Sur les quais [extraits, I]

Publié le par maya


Accoudé au zinc, près des pompes, avale un verre de blanc, s’essuie les lèvres, renoue avec un fait-divers resté à l’étroit sous sa langue. Suce et resuce. Détecte un clapot d’espoir dans la fange. Sous les galets, près des couteaux, cela dure. Même ce soir, de fête, tangos, relâche jusque tard sur les quais, la mort, banale, d’un homme (son frère) pris en grippe par un noroît rageur revient en force. Le bateau en miette a déjà été récupéré dix mille fois dans la rade. Il le confie à nouveau aux soins du bois, de la terre. Dit les vagues, oh putain les vagues, leurs gueules d’écume, virant du jaune au noir sous la lune, balançant sans cesse des tas de planches contre la digue…








 



Pas loin, le père, ses doigts tremblent entre des photos sorties d’une vieille boîte en fer, peinte au rouge sang de bœuf, murmure, à peine audible, l’arthrose ayant déjà gagné ses mâchoires, là c’est lui le jour où son oncle lui a ramené un perroquet d’Afrique. Il pose assis et souriant, l’oiseau multicolore à sa droite, sur le mur près du perchoir. N’a pas encore la tête ravagée qu’on lui connaîtra deux ans plus tard, quand il rentrera dans la cuisine en marmonnant qu’il n’en pouvait plus, qu’il a fini par actionner la poulie avec la corde et le seau au bout, envoyant, ficelé dedans, le braillard d’Accra insulter l’eau croupie au fond du puits.







 



Sa sœur danse sur le port. Elle est du côté des hangars avec un chasseur aux yeux noirs et à fines moustaches. Leurs ombres mêlées puis plaquées sur le bitume humide, entre cordages et casiers, sont piétinées par les pas des autres danseurs. Si tu regardes par terre, si tu t’en tiens à cette flaque floue clouée au sol, tu vois bien que tout est fichu d’avance, dit-il. La seule chose qui compte pour ce furet, ce tueur de chats, ce petit vendeur qui se pavane derrière un étal de peaux puantes à la foire à la sauvagine, c’est de se faire valoir en appâtant le plus de gibier possible.








Un autre froisse le sable, de nuit, à marée basse, il avance voûté, ouvre un briquet, allume sa clope, traverse la plage (on le suit grâce à ce point rouge qui flotte le long de l’eau) et se bloque, immobile, face au phare du Paon. Les lumières alignées sur le pont des pétroliers et des porte-containers qui croisent au large disparaissent à hauteur du cap. S’en vont rejoindre Le Havre, Anvers, Rotterdam… L’inconnu, debout face à ces hectares de mer balayés par les traînées jaunes de la lanterne, sort une lampe de poche. Qu’il actionne et braque, cherchant sans faiblir un signe de vie entre les îlots de La Mauve et du Pommier.








Rattrapé par le blues, le brouhaha des voix, le tintement des verres, venu s’installer pour boire Chez Pablo, près de la fenêtre au renard empaillé, n’ose pas encore (n’est pas assez chaud pour) sous les lueurs cuivrées du bar, lâcher les chiens en tapant du poing sur la table avant de leur crier à tous qu’il connaît, lui, un qui bat les saumons à la nage, un qui fouille en ce moment même le ventre d’une goélette partie pour Terre Neuve mais coulée à l’entrée de Bréhat, un qui tape le carton, plein sud, certains soirs d’été avec Paul Vatine, un qui s’occupe des cloches d’une cathédrale bâtie pour les péris, loin, très loin, là où l’on entend parfois des glas se perdre dans la ouate des brumes, au coeur des bas-fonds marins.


Jacques Josse
 
 

Publié dans textes

Commenter cet article