Sur les quais (extraits, III)

Publié le par maya

 
A la trappe (sans doute voués à) ces mots jetés sur une toile cirée usée,  presque mangés  par de longs lamentos qui, par saccades, flanchent ou grésillent dans des haut-parleurs installés sur les lampadaires, surgis entre brochettes de Saint-Jacques et muscadet de Sèvres et Maine, hirsutes, incapables d’atteindre les convives occupés à  faire passer d’une joue l’autre leurs roulades  de noix  imprégnées de vin blanc afin d’absorber, d’ingurgiter, de rire, de roter sans jamais se demander ce que, diable, débite, raconte,   en bout de table, le vieux au nez fourré dans sa boîte à images…










Peu après minuit, le chien s’est mis à hurler en bondissant, pattes en l’air, torse  soulevé  (seule sa chaîne le retenait au sol) en bavant vers la rangée de peupliers. Un peu comme s’il avait détecté une présence, une ombre, un rôdeur planqué derrière les arbres. Mon premier réflexe a été de frapper sur le radiateur puis de cogner du poing contre la cloison qui sépare nos deux chambres en lui demandant d’aller  calmer son dogue. Ce n’est  qu’en ouvrant la porte et en voyant le lit vide que j’ai compris qu’il n’était pas rentré et qu’il gisait sans doute déjà au milieu des casiers qu’il  était  parti relever, vers dix heures, juste avant de se coucher.









Mentir  apaise sa douleur. Les yeux plongés dans les auréoles de gasoil qui colorent le bassin, il affirme soudain (les voisins baissent la tête) que l’an passé, à la Toussaint,  pour sauver l’âme du péri, pour que les gens du fond l’invitent (où qu’il se trouve) à s’asseoir autour des  tables de pierre, il s’est décidé à quitter l’anse de Gwin-Zegal  pour se rendre aux îles Sulawesi.  Là-bas,  vit une sorte de fée des mers.  Il lui devait une offrande. Après avoir verser deux doigts de rhum sur un buisson de corail, (il ne ment plus : il est même persuadé d’avoir réalisé cela) il a mis à l’eau et fait se diriger vers elle une noix de coco percée avec à bord des lamelles de mangues, du tabac, du manioc, des pétales de roses  et une bougie allumée par le briquet du défunt.


(Ce texte vient de paraître aux éditions TraumfabriK)
Jacques Josse

  

Publié dans textes

Commenter cet article