Je dois être lucide au moins une fois dans ma vie

Publié le par maya


Je dois être lucide au moins une fois dans ma vie : je n'ai pas adressé une seule parole aux autres, et leur ai interdit de m'en adresser en retour. Je me suis enfermée dans un mutisme inapparent certes (car j’ai fait mine d'articuler des sons), mais complet. Je me suis tu, lorsque venait mon tour de parler, et ce depuis toujours. Je n’ai pris la parole ni de gré ni de force. Je me suis plu à m'enfoncer dans le silence, à ne rien révéler, pensant que lorsque se présenterait un véritable interlocuteur, mes paroles, pures de toute compromission, auraient l’impact de bombes artisanales, fabriquées selon des méthodes simples mais dévastatrices.

De même, je me suis persuadée que les gens ne savent aimer ni d'amour ni d'amitié, déterminaient à l'avance ce que ces états devaient être, ayant renoncé à en inventer des variations plus fortes ou plus insolites. Dans mon idée, ils avaient fait une croix sur la véritable amitié et le véritable amour, se contentant du peu qu'ils parvenaient à arracher à la vie. Plus ils vieillissaient, plus ils portaient de croix en marge des diverses possibilités de la vie, notamment de l'amour et de l'amitié. Plus ils avançaient, plus ils régressaient. Plus le temps passait, plus ils se convainquaient que la vie n'offrait que quelques plaisirs dont il fallait à tout prix se contenter, de peur de se jeter sous un train ou sur une boîte de comprimés.  Et le pire, pensais-je, c'est qu'ils y parvenaient très bien. Je considérais avec forfanterie que ma froideur me préservait des faux sentiments : des amitiés sans dialogue et estime de l'autre, des amourettes alimentées par l'ennui d'être seul et le cri des hormones. Plus que cela, elle avait conservé ma pureté, la sauvagerie de mes émotions. Mais la jachère de sentiments et d'émotions dans laquelle je m’étais tenue s'avèrerait féconde en temps voulu. Moi, j'aimerais vraiment, c'est-à-dire, sans savoir comment, et jusqu'où.

Mais je me suis trompée sur toute la ligne. Depuis le début de ma longue marche avec C, tandis que la nuit nous a enveloppées de sa robe, je sais que d'année en année, je me suis plongée dans une ignorance absurde du monde et des autres. Loin de préserver une prétendue pureté, une parole libre, des émotions sauvages, je me suis enterrée vivante dans un non-dit écrasant, un rien-ne-peut-être-dit plus obscur et terrifiant que la venue de la nuit. Je me suis plongée, par ma faute, dans l'incapacité la plus totale de parler avec C, de marcher en harmonie avec C, d'agir en communion avec elle, ou tout simplement avec évidence. Loin d'avoir conservé mes émotions à l'état sauvage, ma froideur m'a habituée à l'état de froideur, tenue éloignée de toute possibilité d'accéder à la vraie vie.

Isabelle Zribi
 

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Jean Marc FAURY 09/09/2008 14:55

La vraie vie et ses échardes sont de loin péférables à l'introversion;même si elle n'est vécue que partiellement.

Stubborn 27/11/2007 10:59

C'est bien. C'est même très bien.

dominique quélen 03/11/2007 21:53

Ah, magnifique extrait, dans sa manière de brutale fluidité !...