La maison jaune, I

Publié le par maya

 
        Ma mère traverse sous la pluie. Le corps en avant juste un chandail les bottes rouges pas assez hautes bayant pieds nus froids le cœur plus vite pourquoi ? Cette précipitation. La porte s’ouvre une des trois maisons vite la jaune. Celle de l’autre côté du jardin où des meubles à la mémoire dure ont cru à une vie nouvelle — la vieille au chignon plat parlait comme ça. Ses airs de certificat d’études et sa certitude argentine liasse de mots fadasses dont elle tirait vergogne. Mais personne pour réveiller ces morts de la maison jaune. Pour ma mère un paradis où elle se réinvente le plaisir à tâtons — je sens l’odeur de ses cheveux blonds mouillés quand elle renverse la tête.

 Ici la vieille marche de travers marmonne vitupère soudain l’enfer elle crie je ne vois que son derrière l’enfer elle crie encore. Son visage se retourne descendu de très haut une vielle à roue sa voix. Dehors les goélands avaleurs d’yeux s’affalent sur les mares brunes tournent la tête ils sont postés guettent et parlent 70 langues. Dans la maison jaune la fille retrouve l’autre bord. Elle en est revenue plus nue d’elle-même là-bas oui sa fuite avec lui l’Afrique apprise dans leurs corps à corps souples les voix pleines autour l’odeur des viandes découpées sous la chaleur les girafes dériveuses dans ses mains larges ployait son cou elle sur le fleuve glissant maintenant sur le fauteuil sa main à plat tatouant l’intérieur de son ventre une note grave tenue l’arque sans parjure l’air alors rendu opaque noue les rêves à ses sens. Le vieux fauteuil se creuse prend la forme de ses fesses durcies. Quelle est cette voix. Impossible à entendre l’espace à l’intérieur d’elle se colore une note seule l’envahit. Résonne lui son visage oui. Encore mais sa voix. C’est une corde basse qui vibre bourdonne devient sa respiration. Tendue. Le corps ouvert. Soulevé. Ses bottes rouges glissent sur le rebord droit de la table du mariage feu sa gorge est un rythme qui bat. Se presse. Non. Encore. Ses lèvres devenues trait fin serré. La clarté raide de ses muscles poursuit la voix la tient du bout des doigts la dessine à longs fusains crissant mais cette note tout à coup la prend tout entière reins bloqués net elle brille et s’étrangle acérée.

 

La vieille est sortie. Elle sont revenues après. Sans dire rien. Il ne pleuvait plus.


(suite à venir...)

François Rannou

  

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