La maison jaune, II

Publié le par maya


– nonmerci

– tu n’en veux pas
– nonmerci tu sais bien que je n’aime pas la viande
Comme à chaque fois au début elles se prennent à distance cherchent une prise et puis c’est la même parole de trop qui. Elle n’argumente pas ma mère debout. Grande. Elle ne mangera pas de viande. Rouge. Steakàtoutrepas n’en peut plus. La vieille s’offusque raisonne se justifie. Le réel la nécessité tu t’emportes. Oui. Moi je ne veux pas savoir qui restera au sol compté immobilisé une minute de silence le nœud se serre les morts sortiraient bien du frigo pour m’aider.

– De toute façon je m’en vais
D’un coup la tonnante assène ça : je pars !  Théâtrale.

– C’est finitumentends !
Ses clés de R6 sur le petit buffet raclent le bois — finitumentends ! La vieille clouée. Je m’élance pour la retenir, ma mère. Quoi dire. Il y a trop de fantômes dont je ne sais rien. Je crie fort. Elle se penche vers la vieille tu sais où ça se terminera à la cale de Pors-Meillou, à la cale. Je ne crie pas non je revendique j’exige avec l’assurance du jeune garçon qui parle avec un verre de vin chaud en équilibre sur la tête. Je cherche après celui qui rame sans savoir qu’il repousse ses propres mots — et me noie.

Elle se dégage prend brusque son sac la porte claque je la rouvre dans l’escalier son pas précipité lourd mon cœur gongue les jambes raidies. Le moteur. Les volets de la voisine cognent contre la barre de fenêtre.

La vieille débarrasse les assiettes s’entrechoquent.

La viande froide dans son assiette.


*

Longtemps après. J’ai écarté le rideau sombre prune sale. Son revers lourd par derrière tombant contre mon épaule. Rêche quand il glisse jusqu’à ma joue. Furtif mais son impression ensuite sur ma nuque reste. Dedans rock dur pure Berlin. Cliché. Facing glacé l’excitation ricochet des chairs nombreuses l’odeur de javel. Langues pendues qui pompent aspirent. Les mots dévergondés détroussent les corps. La belle là la trop blonde aux tétons forts Komm. Oui elle. Sur le cuir bleu nuit jambes écartées grandes petites grandes lèvres avec la pulpe des doigts. Point fixe — soufflet qui se met en branle étire longuement la respiration c’est plus grinçant et plus silencieux tout à coup. Difficultés du torse les épaules se haussent retombent avec trop d’évidence. Se rehaussent. L’amplitude nue d’un asthme lent s’insinue par la fente.

Poussée du cœur trop gros pour son désir frotté du plus loin. Reprise du geste les seins en saccade. Le rythme. Court. Sec. Expiration soudaine qui emporte et donne au corps sa masse. C’est. L’extrême onction de soi-même. Quoi s’évide. C’est. Elle ma mère. Dans la maison jaune en repli. A l’écart. Tous ils veulent la voir derrière les murs écoutent les hommes. Les femmes de la famille lui couperaient les mains. Tous la marient demain. Elle pense à lui. Toujours. Personne d’autre. Pas eux. Pas celui qu’ils ont dit. La cuisse droite sur l’accoudoir. Grandes petites grandes lèvres glissent. La pulpe de ses doigts à lui. Sa peau.

Seule. Aspirée par la chambre sans tain. Epaules soulevées le torse entier expiré seins tombant sur son ventre à la fin. Seule. Tatouée de l’intérieur. Sans cesse luttant pour préserver ça. Pas leurs mots leurs repères.

Au bout du souffle, exténuée, sur son dernier lit, elle me parle — je n’entends que ce qui l’encombre et la tue à respirer hors d’elle-même sans cesse luttant. C’est. Elle hors d’haleine livrée enfin au jardin des délices.
Elle a caché ses mains sous les draps.


François Rannou

texte également publié sur remue.net

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