Comme il y a cinquante ans…

Publié le par maya

 
L'armoire à précipices se glisse entre moi et l'abîme. Elle me retient. Je ne lui ai rien demandé, pas même appelé le numéro gratuit qu'ils donnent à la radio. On aurait bien glissé tous les deux…

Ce qui pèse autant sur les mains, c'est le temps. On l'associe à d'autres temps, pour faire un "mauvais coup" comme on dit. Et puis on est mort…

Une chanson de gavial, profonde, tirée de la gorge, se prolonge et s'éteint sur mon magnétophone. Il a le culot de dire que ce sera la musique de demain…

L'arbre à poils ne pousse pas partout — et je me dis que c'est heureux — quand le vent souffle en rafales désordonnées, on ne peut plus manger sa soupe dans le jardin étroit…

Tu ne ris plus beaucoup, c'est, me dis-tu, que désormais tu ris couché et que je ne te vois pas souvent couché. J'en conviens, mais j'en doute et ne dis rien qui puisse encore t'assombrir…

Le vent  encargué dans les voiles des navires de l'empire se découpe par petits paquets que la poste envoie aux villes dans le besoin, tantôt pour pousser les feuilles mortes, les cerfs-volants des enfants, tantôt pour faire avancer les ânes rétifs ou lancer un feu qui me consumera…

Les voyages se font différemment là-bas, certains marchent sur les mains pendant des kilomètres, alors que d'autres à pieds joints obscurcissent tous le même point du globe…

J'y ai bu des écailles à nulle autre pareil et mon cœur a été changé plus de vingt fois depuis que j'aime, sans succès…

Leurs animaux ne ressemblent pas plus aux nôtres que les nôtres ne ressemblent aux leurs — pour en dire plus que la logique d'une telle réciprocité, il faudrait vous expliquer leur surprenante physique — ce dont nous serions bien incapables…

À l'épaisseur d'aujourd'hui, je dis "c'est aujourd'hui", je suis sur la pointe du temps, à l'extrême présent et j'écris comme on écrivait il y a cinquante ans…


Lorenzo Menoud 
 

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