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Ainsi soit-il

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Jeudi 14 octobre 4 14 /10 /Oct 19:49



 

 

Un enfant, en visite à l'aquarium, regarde un crabe se promenant sur le sable. L'animal interrompt son mouvement, creuse un instant le sol pour s'y enfouir – ou bien se déplace de côté, rencontre un obstacle et lève ses pinces en signe de défense – ou bien il reste immobile, alors que le grouillement de ses antennes trahit pourtant sa vie même. Car le crabe semble bel et bien déployer une existence propre : il poursuit des buts qui n'appartiennent qu'à lui, indifférent à sa cage de verre, au regard des visiteurs et de l'enfant qui demeure comme happé par ce qu'il contemple. Mais d'où vient cette fascination ? D'où vient plus généralement cette sorte de sidération universelle devant le spectacle brut, immédiat, de l'animalité en mouvement ? Nous visitons des zoos, des aquariums, des musées d'histoire naturelle, des galeries de paléontologie... A chaque fois, une étrange puissance de l'animal capte notre regard et notre esprit, elle les retient comme si elle leur adressait une question. Voilà un petit fait, à première vue anodin, mais qui sollicite la pensée et lui tend un fil : celui d'une interrogation. Ligne d'un chemin proprement philosophique, ligne problématique à parcourir, approfondir et développer selon ses exigences.  

Ecartons d'abord plusieurs hypothèses, inopérantes ici, sur le rapport de l'homme à l'animal. En premier lieu, il est fort peu probable que cette fascination s’apparente à de l’affection, ou de l’amour pour une créature familière. L’animal qui intrigue et interroge n’est pas l’animal domestique, l’animal auquel on s’attache. Ce dernier semble n’avoir qu’une seule fonction : permettre à des sentiments humains de se projeter sans aucune résistance, sans aucune opposition – ce pourquoi les chats et les chiens deviennent si facilement des compagnons de jeu ou des substituts d’enfant. Ils se plient sans peine à un rôle pour lequel ils sont au pire indifférents, au mieux totalement consentants et impatients. L’amour et l’attachement proprement humains sont toujours complexes, ambivalents, par leur précarité même et par les multiples ressorts qui nous animent. L’animal n’a pas cette finesse. Il peut alors servir de réceptacle vide dans lequel se déversent les affections humaines, il se laisse passivement modeler au gré de leurs exigences, voire de leur délire. D'où vient que parfois un animal devienne l'objet d'un attachement exclusif et jaloux ; d'où aussi les lieux communs sur l'exemplaire fidélité des bêtes, par opposition à l'éternelle traîtrise des hommes... Certes il arrive que l'animal domestique étonne, parce qu'on admire chez lui des prouesses qui le rapprochent de ses maîtres : un chat qui ouvre une porte, un cheval qui compte, un chimpanzé qui apprend des signes et les transmet à sa progéniture, etc. Mais les prodiges de ces créatures  – si prodiges il y a – ne retiennent l'attention que parce qu'ils signalent un comportement inhabituel chez elles, un comportement fort peu animal et quasi-humain. Ils sont le fait d'une animalité façonnée par l'homme, si proche de lui qu'elle en vient à adopter quelques-unes de ses habitudes, alors que la véritable fascination pour l'animal semble plutôt tenir au prodige de sa vie propre, d'une vie sauvage et indépendante de la vie humaine. 

Une deuxième manière de traiter l'animalité, extrêmement courante, est d'en faire un symbole. C'est notamment le cas pour la pensée psychanalytique, surtout lorsqu'elle se penche sur son objet privilégié, l'enfance. Sous le regard interrogateur du psychanalyste, l'animal n'est pas considéré en lui même et selon les puissances qui lui sont propres, mais toujours comme signe d'autre chose – on devine sans peine qu'il s'agit, la plupart du temps, d'une image de père. Ainsi le cheval du petit Hans est inévitablement interprété par Freud comme substitut d'une figure paternelle, à la fois aimée et terrifiante. Idem pour les loups de « l'Homme aux loups », qui n'interviennent dans son rêve qu'à titre de substitut du père, ou de masque dissimulant une peur de la castration. Il est bien entendu légitime de considérer l'animal comme un signe, comme un déguisement pour une idée refoulée, car une des fonction de l'inconscient humain est précisément de construire des symboles. Toutefois, ce point de vue laisse de côté plutôt qu'il ne traite le fond même de notre problème. Nous demandions en effet pourquoi l'animal fascine... Et le psychanalyste de répondre : parce qu'il représente autre chose. Mais qui ne voit alors l'insuffisance de cette hypothèse ? Avant de montrer que le cheval ou le loup sont des représentations paternelles, ils faudrait se demander pourquoi ces animaux sont précisément choisis comme symboles d'autorité ou de menace, plutôt que des hérissons ou des libellules. L'association d'idées entre le cheval et le père n'est peut-être pas le simple fruit du hasard. En d'autres termes : il doit nécessairement exister dans l'animal même, ou plutôt dans ce qu'il nous donne à voir, des caractères intrinsèques qui le rendent capable de fasciner, de provoquer la terreur ou l'admiration. Ce sont justement ces caractères que l'approche psychanalytique laisse échapper, tant elle traite l'animal comme un simple masque destiné à s'évanouir dès que l'on découvre ce qu'il cache. Cette ignorance de l'animalité pour elle-même affecte toutes les représentations où l'animal prend le rang de symbole, elle est même redoublée lorsque les caractères animaux dérivent en réalité de caractères humains. Les Fables de La Fontaine en constituent l'exemple le plus illustre : une hiérarchie des espèces héritée du sens commun, avec le lion à son sommet, y est sensée représenter une hiérarchie sociale. On pourrait aussi évoquer les dessins de Le Brun, qui établissent des ressemblances entre les visages humains et les têtes animales – le caractère supposé de l'animal permettant de refléter, en retour, le caractère de l'homme. Dans les deux cas, l'animalité se contente de réfléchir des caractères moraux et sociaux que l'homme y a d'abord projeté – la ruse du renard, la naïveté du corbeau, la royauté du lion, la cruauté du loup, etc. Elle se perd dans le miroir symbolique que les bêtes tendent à l'homme, car c'est un miroir ou il se contemple avant tout lui-même.

Ni familiarité affectueuse avec une créature domestique, ni symbole. En quoi consiste donc notre fascination pour les bêtes ? Comment se dessine cette ligne pure de l'animalité, ligne problématique par où se développe notre question, une fois ôtés les déguisements du familier et du symbolique ? Nous formons l'hypothèse suivante : ce qui capte et arrête notre regard est le mouvement même de l'animal. Pur mouvement, sans référence à quoi que ce soit d'humain, ballet de gestes étranges issus d'une corporéité absolument autre – une pince s'ouvre et se ferme, une gueule avale et recrache des morceaux de sable, des branchies se gonflent selon un rythme régulier et mystérieux... En d'autres termes, ce qui fascine dans l'animal est sa motricité propre. Nous appelons motricité la puissance de mouvoir un corps de l'intérieur, puissance éprouvée à divers degrés par chacun d'entre nous. Et quoique celle-ci fasse l'objet d'un apprentissage pour tout homme, elle est une donnée brute, immédiate, irréductible de notre expérience. « Nous sentons qu'un certain corps est affecté de multiples manières » écrit Spinoza au début de la deuxième partie de l'Ethique. On pourrait compléter cet axiome en ajoutant : nous sentons qu'un certain corps peut se mouvoir de multiples manières. La main qui saisit, les jambes qui marchent, la bouche qui mâche, autant d'opérations inséparablement liées à notre corporéité, à notre existence – opérations si quotidiennes, si incrustées en nous-même qu'elles demeurent inaperçues. Mais pour peu que l'animal donne à observer son corps en mouvement, une sorte de sidération se produit devant le caractère inhabituel, absolument étranger, de cet autre motricité. Un contraste violent apparaît, qui fait ressortir le corps et les gestes de l'animal à la fois comme inconnus et dignes d'attention.

Que voyons-nous alors ? Il entre sans doute dans ce spectacle des élements de nature esthétique. Nous contemplons la beauté des flancs colorés d'un poisson, d'un chien qui se repose, ou d'une gueule de tigre entr'ouverte. Ainsi les animaux, vivants et morts, figurent souvent comme modèles privilégiés des peintures classiques. Pourtant, nous sentons bien que l'animal qui fascine ne sollicite pas seulement notre goût désintéressé pour l'art. De manière plus directe, plus immédiate, il lance une sorte d'appel à la pensée, à ce fond obscur qui nous fait vivre, il nous adresse un problème d'ordre vital. Cette corporéité et ces gestes inouïs que nous observons dans l'animalité, quel est leur sens ? A quels desseins inconnus obéissent-ils ? De quel mode de vie, ignoré de nous, sont-ils l'expression ? Devant ces questions, nous avons encore une réponse toute prête, une réponse portative, presque faite pour les annuler : un être vivant chercherait à se conserver et ne chercherait que cela. Tous ses mouvements seraient destinés à maintenir cette structure qui est la sienne, à se prémunir contre la destruction et à assurer sa descendance. Alors notre curiosité devant l'animal serait satisfaite à force de rattacher un organe, un geste, au grand but final de la conservation. La fascination ne serait qu'une étape transitoire, destinée à disparaître devant la connaissance rationnelle des fonctions indispensables de l'être vivant. L'enfant cesserait peut-être de contempler le crabe, après avoir compris que sa pince lui permet de se nourrir en cassant des coquillages. Et c'est bien ainsi que procède la biologie, lorsqu'elle rapporte tous les comportements et caractères animaux à des avantages sélectifs assurant la survie de l'individu et de l'espèce... Toutefois, nous sommes vaguement déçus devant ces hypothèses, pour valables et fécondes qu'elles soient. Nous avons l'impression qu'elles passent encore une fois à côté de notre problème. Car la connaissance ne semble pas faire disparaître la fascination, elle paraît au contraire l'accroître, l'intensifier, comme si la question posée par la motricité animale devenait toujours plus insistante. Quelle est cette vie que l'animal cherche à conserver ? Où réside sa valeur, une fois dit que l'exercice de ses organes vitaux ne vise qu'à la maintenir ? Peut-être faut-il revenir à ces mouvements sidérants que nous observons chez les bêtes, à leur aspect brut, immédiat, dont nous nous sommes écarté un instant. Les gestes du crabe ou du poulpe nous captivent car ils ne semblent pas séparables de leur existence. Ils n'ont pas seulement pour fin de conserver cette vie, ils en font partie intégrante – ou, pour le dire autrement, la vie animale réside dans sa motricité même. Le spectacle fascinant des bêtes, c'est celui d'une vie jouissant d'elle-même, de ses propres mouvements, sans référence à aucun but qui lui serait extérieur. La motricité de l'animal est sa félicité propre, la fin en soi de son existence. Pincer, fouir le sable, mugir, donner un coup de griffe, porter une carapace, nager jusqu'aux plus grandes profondeurs... Quelles sortes de joies sont enveloppées dans ces opérations qui nous sont inconnues ? Ne devinons-nous pas ces formes de vie, ne cherchons-nous pas à nous fondre en elles, lorque nous sommes absorbés par leur contemplation ? C'est tout le corps de l'enfant qui se projette dans le corps du crabe, du phoque ou du requin qu'il contemple. C'est toute la motricité de l'enfant – motricité encore en devenir, comme celle de chacun de nous – qu'il voit habiter le corps de l'animal. Et si l'enfant matérialise par ses jeux, par ses figurines de dinosaures ou de poissons, par ses déguisements, le pressentiment d'une corporéité radicalement autre, combien de rites et de danses traditionnelles – danse du loup, de l'aigle ou encore du serpent – manifestent plus généralement le désir proprement humain de capter un peu de cette vie et de cette motricité différentes ? Beaucoup d'objets techniques nous donnent même l'impression d'imiter un organe et une opération observés chez les êtres vivants, comme la pince ou la scie. Beaucoup de films de science-fiction mettent en scène d'étranges mixtes entre la bête et la machine, extensions du corps humain, carapaces de guerre, robots aux articulations et aux mouvements quasi-animaux... Comme si l'homme produisait ou rêvait de produire, pour lui-même, pour la simple jouissance de ses mouvements, le mode de vie et le corps de l'animal.

On serait tenté de comprendre ce désir comme un rêve, comme une simple fantaisie de l'imagination humaine – habituée des bestiaires fantastiques et des créatures merveilleuses. L'enfant rêvant devant l'aquarium s'évaderait dans une dimension irréelle, identique à celle des contes de fées, propre à nourrir son seul monde intérieur. Mais le terme d'« imaginaire » semble trop faible pour exprimer la profondeur du rapport entre l'homme et l'animal. Le lien étrange qui se noue entre eux paraît toucher à l'aspect le plus concret et le plus incarné de l'existence humaine, la corporéité. Nous ne pourrions être fasciné par la motricité animale, par les jouissances secrêtes et inhumaines que nous y pressentons, si nous n'avions pas le sentiment, même confus, des joies émanant de nos propres puissances corporelles. En d'autres termes, l'animal en mouvement nous tend bel et bien un miroir. Il révèle une dimension de notre vie qui demeure souvent inaperçue : la félicité immanente au corps qui s'anime et exerce ses facultés motrices. Parler – se lever – marcher – saisir – autant de gestes quotidiens si facilement oubliés, mais que le spectacle de l'animalité transfigure pour leur donner valeur en eux-même. Ce n'est sans doute pas un hasard si l'enfant commence à s'intéresser aux bêtes à un âge où il acquiert précisément la maîtrise de son corps. Et parmi toutes les interprétations que l'on peut donner de ce phénomène, une au moins doit retenir notre attention : l'enfant saisirait dans l'animal un reflet de sa motricité en devenir. Il investirait la corporéité de l'animal – sa puissance, son agilité, ses gestes, ses cris – comme une anticipation de la sienne propre. Allons plus loin et déroulons le fil ultime de notre question...  La relation mystérieuse que la fascination tisse entre l'homme et la bête n'exprimerait-elle pas, en définitive, une appartenance plus profonde à la vie ? Une vie qui ne chercherait pas d'abord à se conserver, mais aussi et surtout à s'exercer, à se déployer pour elle-même dans le mouvement. Une vie qui dans le geste à l'état pur – transparent, sans arrière-fond à interpréter, livré à son seul accomplissement – dénouerait la question de son sens. Une vie toujours problématique car toujours en activité, et qui pourtant ne manquerait de rien. N'est-ce pas ce que nous trouvons enveloppé dans la vue étrange de l'animal en train de se mouvoir ? Cette motricité que nous partageons avec lui est comme la part non-humaine de notre existence. Elle est une question insistante qu'il nous adresse, ultime miroir où l'humain trouve le fond incertain, peu définissable, de sa non-humanité, de ce qui le rattache à la vie.

 

 

Julien Douçot

 

 


 

 

 

Par plexus-s - Publié dans : textes
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plexus,

emprunté au latin de basse époque plexus «entrelacement», dérivé de plectere «tresser»

ET

s, la dix-neuvième lettre de l'alphabet et la quinzième des consonnes.


 

 

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