Notes d’hôtel (extraits)

Publié le par maya


77. UN NUAGE, un seul dans l’azur de ce juillet ; très rond, juste au-dessus de nos têtes, très brillant – nous suit, mon fils et moi, depuis un bon moment et s’arrête quand nous nous arrêtons, repart avec nous, sur cette crête du Mont Salève où nous marchons depuis l’aube. Et tandis que nous déjeunions, le nuage parfait, quasi à notre taille, touchait nos têtes et implosa en une heureuse rosée où mon fils, en permission exceptionnelle de son long internement, mêla nos pleurs.

78. ENTRE LILLE ET ROUBAIX, la voie ferrée taille dans les noires maisons de Fives. Et là, souvent, à toucher les gens dans leur cuisine, leur chambre, telle dame nue comme une vitrine de Rotterdam, tel jeune homme anxieux comme un personnage de Dostoïevski. Mais de l’autre côté du Rail, c’était le bidonville des Dondaines, et là sur un ancien fortin, un voilier de planches, cartons, toiles, où logeait une famille manouche. Ou encore cette vieille qui s’était fait pour demeure une poussette d’enfant retournée à sa taille de naine. Et ce russe qui vivait, entre des statues de Saint-Sulpice sur ses étagères, sans toit, mais derrière une porte, qu’il fermait avant de dormir.

79. LA FOULE, à l’époque ! d’une signature de poète dans une librairie de l’Odéon, et de cette foule s’élève une voix juchée sur un très vieil épouvantail au nom célèbre alors, Marcel Jouhandeau, hurlant à la cantonade et à mon oreille : - « Que vous êtes beau, chéri-i-i ! » Renversant tables et livres, je sautais dans la rue et, tournant le dos croyais-je pour toujours « aux parisiens », je sautais au Bourget dans l’avion pour Marseille et Paris.

80. LES VOSGES, cette année-là très enneigées, mais notre auberge n’a ni skis, ni raquettes, et tant pis, j’emmenais ma fille en bottes, par les sentiers forestiers. Quand survient une tempête de neige, il faut rentrer, par des prairies, mais nous n’y voyons rien. Et puis, un énorme, de sa masse de laine enneigée, bélier de s’improviser notre guide, et ma fille à peine douze ans, déjà nous voyait doublement perdus. Marchant, tant pis derrière le bélier, dans ses foulées, nous arrivons à une ferme qui nous apprend qu’elle est celle-là même où est né mon grand-père, à Labaroche, près d’Orbey, et où il n’est jamais revenu, ni aucun de ses descendants, sauf la petite métisse et son père voyageur.


Louis-François Delisse

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